Mon année 68

Lyon, Paris, Prague... et ailleurs




Préambule :

Depuis quelques années, j’ai commencé à écrire dans un grand “désordre ordonné“ mes “Tranches de vie“ (merci François Béranger, merci Eric Frasiak, peut être que si le monde avait changé,…). Commencés il y a plusieurs années et forcément inachevés à ce jour, ces écrits empruntent des chemins chronologiques propres aux déambulations de ma mémoire, et ont été complétés et actualisés par mes propres relectures.

L’histoire, la petite, la grande, la mienne, l’actuelle et la passée… sont ainsi confrontées au contexte du moment et aux aspects idéologiques qui les contiennent ou les entourent. (On en finira donc jamais…).

Si je me suis senti obligé d’extraire l’année 1968 de cette histoire, c’est parce que depuis quelques temps je suis contacté de toutes parts pour la collection d’affiches que j’ai mise sur internet depuis plus de 10 ans et parce que je crains le pire (qui se dessine déjà) dans les caricatures qui ne manqueront pas de fleurir en 2018, ou plutôt de faner cette tranche d’histoire.

Ce récit de mon année 68, fait l’impasse sur les années qui l’ont précédée, mes engagements, mes rencontres, mes études, mon enfance, tout ce qui a contribué à me faire tel que j’étais cette année là. Il manque donc pas mal de clés

Que le lecteur revienne dans quelques dizaines d’années (au moins) pour connaitre le début… et peut être la fin.


Jean Paul Achard - mars 2018



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(Après une année de travail et de vie à Paris, j’avais en septembre 1967 repris des études à l’INSA (Institut National des Sciences Appliquées) de Lyon-Villeurbanne. )

J’ai découvert les CRS en action en avril de cette année 68. J’étais pour les vacances de Pâques à Paris. Je trainais au quartier latin dormant à gauche et à droite et de temps en temps dans la pièce mansardée que j’avais occupée quelques mois avant dans un petit hôtel, rue de l’Ancienne Comédie. Je passais mes journées à me balader dans les rues pour retrouver les bars que j’avais fréquentés l’année précédente, rue de Seine, rue de Conti et puis rue de la Huchette - que chantera plus tard Yves Simon “Oh les beaux jours”. Fin 2009, Françoise Hardy et Yves Simon chantent en duo  “Aux fenêtres de ma vie”. J’y suis.

Il y avait rue de la Huchette un vieux café “chez Popov”, avec une grande salle tenue par un couple de vieux russes qui accueillaient tous les traine-savates. On pouvait venir avec son sac à dos et rester la journée entière devant un café et près du poêle quand il faisait froid. Point de ralliement des routards de la “beat generation“ on était sûr d’y trouver quelques gratte-guitare ou quelques Rimbaud en errance.

Le soir j’allais à la “Mutualité” toute proche. Il y avait à cette époque un meeting pratiquement tous les soirs, sur des luttes diverses et variées  et animés par tous les courants que la gauche d’alors pouvait comporter. J’y croisais des personnalités célèbres, des chanteurs. Je me souviens d’un soir avec Mélina Mercouri dans un meeting enflammé de soutien au peuple grec pour le premier anniversaire du coup d’état des colonels. L’ambiance était survoltée. Il en était de même dans les rues du quartier latin les journées précédentes et suivantes. Il y avait la Grèce, mais aussi le Vietnam et bien d’autres mouvements de libération dans ce qu’on appelait le Tiers-monde et qui tentaient d’unir leurs luttes (la “Tricontinentale” mouvement tiers mondiste de lutte contre l’impérialisme et le néocolonialisme avait été fondée deux années auparavant). Il y avait aussi  des manifestations et des révoltes étudiantes un peu partout dans le monde - aux Etats Unis où Martin Luther King en ce début avril venait d’être assassiné, mais aussi en Italie et en Allemagne où Rudi Dutschke venait d’être victime d’un attentat. À Paris, les militants anarchistes étaient très actifs, ceux de l’UNEF aussi. Je ne connaissais pas alors l’existence du “Mouvement du 22 mars” fondé quelques semaines plus tôt à l’université de Nanterre avec à sa tête un certain Cohn Bendit. “Mouvement du 22 mars“, un nom ouvert, non marqué a priori par des adjectifs qui auraient pu restreindre sa nature, à l’image du “Mouvement du 26 juillet“ de la révolution cubaine.

Il faisait beau, ces vacances de Pâques et le fond de l’air était rouge (pour reprendre le titre du film que Chris Marker réalisera quelques années plus tard). Il y avait de la tension, de la révolte mais aussi de la fraternité et de la bonne humeur dans ce qui se dégageait des groupes qui discutaient, et des tracts qui se distribuaient pour les meetings des lendemains qui, forcément, chanteraient.

Difficile de traduire cette ambiance quand on voit aujourd’hui un quartier latin bien aseptisé et débordant de gentils touristes bien proprets à chaque période de vacances. Un tourisme qui nous plonge dans le présent, dans ses gadgets, ses produits dérivés, et qui efface l’histoire, surtout celle des peuples, de leurs espoirs et désespoirs. Le Paris des révoltes et des rassemblements, le Paris des petites et grandes luttes... un Paris masqué par l'histoire en vitrine des musées. Celle sur laquelle on n’a plus de prise, celle qu’on ne peut pas changer parce qu’elle est devenue norme écrite par les spécialistes accrédités (à-écrits-dictés) et qui par ses objets et surtout par ses lacunes devient idéologie. Il y a quelques années lors d’une réunion à la “Cité de la musique”, avec un groupe d’enseignants en formation, nous visitions le superbe musée de la musique (c’est à dire là où les muses se la jouent !). Des milliers de claviers, de cuivres, des instruments à cordes de toutes les époques, de tous les pays, des instruments à vent de tous les continents, des saxos, des percussions modernes, anciennes, mais aussi des instruments électroniques, comme les “Ondes de Martenot”. Et, comme c’est bizarre... pas UN seul accordéon. Tiens donc. L’instrument le plus lié dans l’histoire aux classes populaires est curieusement absent. Pas l’ombre d’un seul, d’un tout petit, même diatonique, ni même une photo ou quelque chose qui l’aurait évoqué. Rien. J’en faisais la remarque à notre interlocuteur qui se sentit obligé de justifier la chose par je ne sais plus quelle pirouette. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Un jour d’avril 68 donc, le beau temps était au rendez-vous et l’ambiance aussi. J’étais assis dehors à une table d’un café rue Soufflot, pas loin du boulevard St Michel. Il y avait beaucoup de personnes attablées comme moi ainsi qu’à un autre café un peu plus loin. C’était en milieu d’après-midi je crois. On vit soudain se mettre en place à quelques cent mètres de là, un peu plus haut dans la rue, une rangée de gardes mobiles casqués qui se mirent à avancer au pas en tapant en rythme sur leurs boucliers ronds et noirs. Surpris, les gens en terrasse regardaient tranquillement ce spectacle surprenant. Tout le monde semblait serein, personne ne manifestait, il y avait au plus une trentaine de personnes assises là, tranquillement. Nous ne comprenions pas le pourquoi de la chose, ni imaginions alors ce qui pourrait nous arriver jusqu’à ce que les gardes mobiles atteignent les premières tables. A ce moment-là c’est le bruit qui subitement à changé. Le rythme régulier du “tamtam-matraque“ sur les grosses rondelles de caoutchouc a fait place à un son de désordre, de chaises et tables renversées, de verres et de tasses qui se cassent. Les premiers assis se lèvent et se cassent à leur tour. Mais les autres, comme moi, assis un peu plus loin ne comprennent toujours pas pourquoi ils devraient se lever et partir puisqu’ils ne faisaient rien et n’avaient visiblement rien à se reprocher. Quand le flot des fuyants s’amplifia, que la course commença à remplacer les pas, que les matraques commencèrent à distribuer des coups sur les têtes des clients interloqués, à mon tour je me levai et m’éloignai nonchalamment en marchant sur le Bd St-Michel, rejoignant les passants éberlués qui, comme moi, comme nous, ne comprenaient toujours rien à ce qui se passait, ni le pourquoi de cette violence délibérément créée par la police. Ma nonchalance cessa quand subitement je me vis dépassé de chaque côté par des passants, fuyant dans une course effrénée. Je me retournai alors et n’eut que le temps d’apercevoir en un très bref instant une matraque au-dessus de ma tête et, en fond d’image, une affreuse tête casquée en noir. Un réflexe de survie me fit bondir en avant comme un ressort en détournant la tête si rapidement que je sentis à peine le bout de la matraque effleurer mon épaule. À quelques millièmes de secondes près, je me la prenais en pleine tête. Pendant longtemps cette image d’une matraque levée par dessus ma tête sera le cauchemar de mes nuits. Plus tard d’autres échappées dans des conditions similaires continueront à hanter des rêves agités. Cette image dont je garderai en mémoire longtemps la trace ressemble à l’affiche que l’on retrouvera peu de temps plus tard sur les murs de mai. La force de cette image tient en la violence du geste qu’elle exprime, mais aussi en l’anonymat de cette bête noire qui la porte. Sans doute a-t-elle a hanté d’autres nuits que les miennes. Il m’est arrivé de me demander - au cas où mon réflexe de fuite aurait été un tout petit peu décalé et que je prenne la violence du coup en pleine tête - si je serais aujourd’hui paralysé ou mort, qui sait ? J'étais de constitution plutôt fragile. Je n’ai jamais eu durant ma vie l’expérience des coups, ni des bagarres que j’ai toujours fuis.

En cette première partie d’année scolaire j’avais évidemment sympathisé avec les militants actifs de l’UNEF retrouvant ainsi l’action et la solidarité que j’avais connues des années auparavant en étant étudiant à Lyon en particulier lors des mouvements de revendication dans les résidences universitaires. Il faut dire qu’avant mai 68 l’UNEF, telle que je l’ai perçue, était très “œcuménique“. Toutes les tendances s’y côtoyaient, se respectaient. Les débats étaient constants, passionnés, parfois fortement animés, mais sans jamais la volonté de réduire tel autre ou tel groupe au silence, dans la mesure où le socle commun qui nous réunissait l’emportait sur les divergences idéologiques des différents courants : PSU, communistes, trotskistes, anarchistes, anarco-ceci, révolutionnaire cela... Chacun semblait découvrir avec intérêt les propos et arguments des différents courants de la gauche et de ceux qui n’étaient pas encore qualifiés de gauchistes.

La guerre américaine au Vietnam toutefois marquait quelques distances entre nous, pas tant sur le principe même de la dénonciation de l’impérialisme américain que sur les formes de soutien à apporter au peuple vietnamien. Il se trouve que je me suis rapproché à cette occasion des étudiants communistes (l’UEC) plus organisés, plus documentés, qui avaient indirectement le soutien du PC vietnamien au nord et de ceux qui luttaient au sein du FNL au sud. Et puis la figure légendaire de Ho Chi Minh, qui avait participé à Tours en 1920 à la fondation du PCF, posait davantage la légitimité des communistes dans la détermination des formes de soutien à adopter. De plus l’UEC avait à sa tête Chen (j’ai oublié son nom de famille), un camarade d’origine vietnamienne qui était d’une grande culture politique et un fin orateur.

En décembre 67, l’UEC avait diffusé en avant-première dans le grand amphi de l’INSA et grâce à quelques complicités avec les réalisateurs, le film documentaire “Loin du Vietnam” co-réalisés par : Joris Ivens, Agnès Varda, Chris Marker, Alain Resnais, Claude Lelouch, Jean-Luc Godard et William Klein. Une opération qui fut complexe à mener, car l’assurance du producteur refusait de s’engager sur cette opération militante. Or les groupes d’extrême-droite qui étaient assez virulents à Lyon avaient clairement fait savoir qu’ils détruiraient le film. La pression était forte de tous côtés pour nous dissuader de cette action. Mais nous avons tenu bon. Le risque était grand, mais bien peu de chose en regard de ce que vivaient ceux qui étaient quotidiennement sous les bombes. Nous avons dû nous engager à rembourser la copie en cas de destruction. Pour parer à toute agression de la part des nazillons d’”Ordre nouveau”, nous avons fait appel à tous les militants possibles de l’UEC mais aussi du PC pour assurer la sécurité du film et des personnes durant son transport et sa diffusion. Ce fut une organisation impressionnante et en même temps une démonstration de notre force. Le soir venu le tout-Lyon de gauche était là, artistes, hommes politiques, et des auteurs également étaient là pour présenter le film. La voiture qui est allé chercher le film était bien sûr escortée et à son arrivée encerclée d’une masse de militants qui empêchait toute approche. La cabine de projection n’était accessible que par deux couloirs d’escaliers en colimaçon. Sur toute la longueur de ceux-ci des dizaines de militants assis faisant de leurs corps un rempart totalement infranchissable, à moins d’un massacre généralisé. J’étais de ceux-ci, et comme des dizaines d’autres nous ne percevions que des bribes de l’ambiance extraordinaire qui régnait dans la salle. Nous n’avons évidemment pas pu voir le film à cette projection, mais tellement heureux d’avoir assuré sa première diffusion. “Loin du Vietnam”… Nous, nous étions si proches !

Avec l’UEC nous avions mis en place des panneaux d’informations dans les restos-U, régulièrement mis à jour et que nous “gardions” par groupes de deux ou trois à chaque repas. Les anticommunistes et les partisans de la guerre n’étaient pas nombreux mais certains étaient très violents surtout au sein des groupuscules d’extrême-droite. Notre présence dissuadait toute mise à sac des panneaux.

Le week-end qui suivit le vendredi 3 mai, nous l’avons passé en discussions et réunions syndicales. Le bureau national de l’UNEF dominé alors par le PSU (Alain Sauvageot) avait appelé à la grève générale pour le lundi 6 mai. La tendance majoritaire à l’INSA et à Lyon n’était pas le PSU. Néanmoins il y avait un large consensus pour dénoncer les violences policières et tout faire pour que la grève des étudiants soit totale. Comme je l’évoquais, avant les événements de mai l’UNEF fonctionnait de façon assez ouverte avec toutes sortes de courants représentés et il ne nous serait même pas venu à l’idée de ne pas appliquer une décision du bureau national de cette nature. Nous avons donc préparé pour le lundi matin l’organisation des piquets de grève, le blocage des entrées des bâtiments et des facultés, l'information, etc.

Pendant les deux ou trois premiers jours de blocage nous avons subi les affrontements oraux et les invectives de certains, mais personne n’a pu rentrer, la grève des étudiants s’est généralisée à Lyon et ailleurs dans la suite des événements que l’on connait. Machines à écrire, ronéos, ramettes de papier furent réquisitionnées, les salles de cours transformées en ateliers, lieux de vie, salles de réunion... L’ambiance était évidement extraordinaire. Le plus surprenant pour moi fut de voir les opposants des premiers jours, ceux-là même qui parfois invectivaient nos panneaux de soutien aux combattants du Vietnam, se transformer dans la fulgurance du mouvement en ultra-révolutionnaires et rejoindre les courants maoïstes avec comme arrière-pensée dominante la “lutte contre le révisionnisme“. Lutter contre le révisionnisme ça voulait dire bien sûr tout faire pour détruire le PCF, l’UEC et la CGT, les alliés objectifs évidement de l’impérialisme et de la bourgeoisie. J’étais effaré de ce dépassement “sur la gauche” si soudain et si inattendu pour moi. Ces comportements inexpliqués pour l’heure eurent pour effet de me rapprocher davantage de l’UEC, d’autant que fils d’ouvrier - nous étions 5% à l’époque dans l’enseignement supérieur - je ressentais bien par leur langage, leur arrogance, leur attitudes... leur totale coupure avec monde du travail. Je me souviens alors qu’un matin de grande discussion avec les copains de l’UEC dans un café de Villeurbanne, pas loin du TNP, je ne sais plus qui me proposa de lire “La maladie infantile du communisme, le gauchisme” du camarade Vladimir (Lénine pour les ignares). Dévoré dans la foulée, ce livre fut pour moi comme une révélation. J’y retrouvais beaucoup de similitudes avec ce qui se passait là sous mes yeux. ”Le petit bourgeois pris de rage devant les horreurs du capitalisme... La rapidité avec laquelle il passe de l’apathie à l’engouement enragé pour telle tendance à la mode...  la naïveté enfantine qu’il a d’ériger sa propre impatience en argument théorique (Engels)... la lutte contre les chefs du mouvement ouvrier...” etc, etc. Bref, si dans des temps et dans des lieux si différents on pouvait observer et interpréter des comportements aussi semblables, c’était pour moi la démonstration que les écrits révolutionnaires avaient indéniablement un caractère de scientificité. Et j’étais un scientifique porté par les mathématiques et tout pour moi devait un jour ou l’autre pouvoir s’expliciter. L’idée chère aux progressistes de l’époque était que, certes il y avait encore beaucoup de choses à découvrir, mais qu’on s’approchait de manière asymptotique d’un savoir absolu. L’idéal du progrès humain était cet horizon vers lequel tout nouveau savoir nous faisait tendre. Et la tendresse n’était pas pour me déplaire !

En quelques jours donc, on retrouva quelques “héroïques combattants”, qui pour certains voulaient, il y a peu de temps encore, démolir nos panneaux d’informations contre la guerre du Vietnam et qui aujourd’hui ronéotaient des tracts pour distribuer aux travailleurs des usines proches afin de leur expliquer dans le plus pur style ultra de l’époque comment ils étaient manipulés par des syndicats réformistes et que, s’il fallait pendre les capitalistes, il fallait le faire avec les tripes des “bureaucrates“… Cela nous amusait beaucoup mais en même temps nous prenions conscience de cette dimension nouvelle et des difficultés à s’y opposer tant le discours démagogique soufflait fort dans le sens des petits-bourgeois en mal d’en découdre avec les communistes. Aux portes des usines ces super-héros de la révolution se faisaient voler dans les plumes par les piquets de grève des militants CGT prévenus par nos soins. Ils revenaient alors à l’INSA furieux et relataient à leur façon l’histoire, leur héroïque histoire en ronéotant des tracts qui titraient en gros caractères “Camarades, la CGT frappe les vrais révolutionnaires”. Ca nous amusait beaucoup.

Je me souviens aussi d’une manif qui devait passer par le centre de Lyon. Nous avions eu vent que les maoïstes et quelques autres têtes dures voulaient s’attaquer en passant à l’immeuble du “Progrès”. Nous n’avions aucune sympathie pour ce journal de droite qui dans la situation présente ne nous aimait pas beaucoup. Néanmoins nous pensions que saccager ou bruler les locaux de ce journal ne serviraient strictement à rien sinon à faire peur à l’opinion en dévoyant le mouvement par la violence - Je ne soupçonnais pas alors les possibilités de manipulations policières dont je fus le témoin à Paris quelques semaines plus tard. Rue de la République à Lyon, nous avions donc convenus entre divers volontaires de UEC et du PC... d’occuper en passant et en prévention le hall du Progrès. Serrés comme des sardines, nous étions des dizaines dans ce hall carré sans autre issue que l’ouverture sur la rue, attendant les maos qui s’étaient positionnées en fin de cortège. Ils étaient assez nombreux aussi et beaucoup d’entre eux portaient des pancartes faites d’une simple feuille de papier mais dont le manche n’était autre qu’un chevron de 2 mètres (un profilé de bois de section 6 x 8 cm) - Ce qui laissaient présumer de leurs intentions. Pendant longtemps nous sommes restés face à face prêts à en découdre. Furieux de notre présence ils nous fixaient d’un regard méchant en scandant poing levé : ”Marx, Engels, Lénine-Staline-Mao”. Nous répliquions sur le même rythme et dans la même posture d’agressivité : “Pif, Pifou, Tata-Tonton-Hercule” (Les héros de la bande dessinée de l’Humanité). On rigolait, mais on n’en menait pas large quand-même. L’affrontement n’a pas eu lieu, le rapport des forces en présence était équilibré et sans possibilité de fuite pour nous, ce ne pouvait être que la bagarre ou l’abandon de leur part. Ce fut l’abandon sous une pluie d’insultes et de cris de haine. Plus tard nous avons disserté longtemps sur cette situation qui nous a conduits à protéger un journal de droite afin que le mouvement ouvrier ne soit pas atteint par des actes qui visaient à le salir. Une drôle d’attitude révolutionnaire en quelque sorte au-delà de l’apparence qu’elle pouvait laisser croire.

Bien plus tard, j’ai mesuré à quel point nous avions raison de penser que parmi tout ces mao-spontex, comme nous les appelions (spontex traduisant à la fois la spontanéité de leur apparition, mais aussi et plus péjorativement l’éponge-grattoir de la marque éponyme qui ne récure qu’en surface), beaucoup finiraient comme leurs parents, c’est à dire au service du capitalisme. Ce que nous ne savions pas en revanche c’est la place que la communication allait prendre dans les années qui suivirent.  Ainsi, beaucoup se retrouvèrent, et aujourd’hui encore, dans des postes de “communicateurs“ où ils purent, bien mieux que d’autres, s’appuyer sur leurs expériences militantes pour réinvestir l’idéologie dominante en la parant des atours de la liberté... du marché bien sûr. Que l’on pense aux Serge July, André Glucksmann, Marin Karmitz, Stéphane Courtois, Denis Kessler, Alain Finkielkraut, Manuel Barosso,... pour ne citer que quelques exemples parmi bien d’autres qui n'eurent de cesse de combattre en premier lieu les communistes et en second lieu les syndicats... Régis Debray dira d’eux : “comme Christophe Colomb ils cherchaient la Chine, ils finirent au bout du voyage par découvrir l’Amérique”;  Certes il y en eut des plus sincères et moins anti-communistes comme Alain Geismar, Jean-Luc Godard ou Philippe Sollers mais bien moins nombreux furent ceux qui ne renièrent pas leurs idéaux comme Alain Badiou, Robert Linhard ou Gérard Miller...

Nous discutions beaucoup de tout. Mais contrairement à la transversalité qu’avait connu l’UNEF auparavant, chaque groupe ou groupuscule se refermait sur lui-même. Les débats internes à l’UEC me semblaient particulièrement riches dans la mesure où nous étions étudiants comme les autres avec les mêmes passions, les mêmes volontés d’en finir avec le vieux monde, ses normes, ses interdits sexuels, sa hiérarchie, ses valeurs... et d’un autre côté nous étions idéologiquement liés avec un PC institutionnellement plus établi, et parlant pour une classe ouvrière qui globalement était loin de partager cet esprit libertaire qui animait le monde étudiant. Il y avait une sorte de partage de la réflexion et de l’action entre intellectuels et prolétaires dans un respect réciproque. Les militants ouvriers accordaient toute leur confiance aux étudiants communistes sur les questions du mouvement étudiant, en échange de quoi la réciprocité de confiance se faisait sur la conduite globale du mouvement ouvrier.

Après le 13 mai, les Universités et Écoles lyonnaises commencèrent à se vider de leurs occupants. Je décidais donc d’aller à Paris en stop, mon moyen de transport privilégié de l’époque. Je n’ai jamais autant été contrôlé sur le trajet. Dès qu’une voiture de police passait et me voyait au bord de la route, j’y avais droit. Etudiant ? Oui, qu’est ce que vous allez faire à Paris ? Chez qui ? ... C’était parfois quelques heures au poste, histoire de vérifier mon identité… la routine quoi !

Au quartier latin l’ambiance était fort différente de ce que j’avais connu à Lyon. La Sorbonne, l’Odéon, les débats permanents, les slogans sur les murs, les affiches, les discussions improvisées dans la rue, j’étais assez fasciné par ce bouillonnement d’idées, de bonne humeur, il y avait des filles superbes, des regards amoureux, des contacts sans détours. J’allais à toutes les manifs, ou presque. Puis il y en eut de moins en moins d’unitaire. Après Charléty - le grand meeting qui tenta de remettre en selle les vieux routiers socialistes et auquel je ne participais pas - la fracture dans le mouvement se fit ressentir. Il y avait toujours beaucoup de manifs, mais de plus en plus hétéroclites dans les appels à regroupement, exceptées celles du PC et de la CGT. J’allais un peu partout par curiosité ou conviction et n’ayant pratiquement plus que cela à faire.

Un soir, à la suite d’une manifestation qui s’était effilochée par des affrontements sporadiques et des courses-poursuite avec les CRS, je ne sais comment, je me suis retrouvé coincé, dans l’impossibilité de rejoindre le domicile de l’amie qui m’hébergeait sans franchir un barrage de police. Il était très tard, je marchais dans des rues de plus en plus vidées de ses passants et de ses manifestants. Je tournais dans le quartier cherchant désespérément une issue. En vain, les CRS et autres gendarmes mobiles bouclaient totalement le quartier. Ma tenue, mon allure, mes yeux rougis par les gaz lacrymogènes, je pouvais difficilement me faire passer pour un touriste ou un habitant tranquille du quartier et j’avais très peur des passages à tabac de la part des flics - c’était leur renommée - surtout quand il est une heure du matin, qu’il n’y a plus de témoins et que certains, après une journée d’insultes, se défouleraient bien un peu. C’est comme ça que je me suis retrouvé rue de Rennes complètement coincé. En bas, en haut, dans les rues adjacentes, impossible de passer. Les entrées d’immeubles que j’essayais d’ouvrir étaient toutes fermées, je me blottissais dans l’encoignure des portes, marchais cinq mètres et essayais une autre entrée, en vain. La rue de Rennes quasiment déserte est devenue totalement silencieuse. Des voitures de police patrouillaient, je les entendais venir de loin. Je me statufiais alors dans l’encoignure où j’étais sans le moindre geste qui trahirait ma présence. La nuit me parut infinie. J’étais épuisé, la fatigue, les gaz… je tenais à peine debout, j’avais mal aux yeux, faim, froid, j’étais sale... J’ai tenu toute une nuit, seul dans le silence de cette grande avenue vide. J’étais vidé moi-même. L’aurore m’apparut comme une délivrance. J’ai attendu encore que la rue commence à se réveiller pour quitter ma position. J’ai recherché un endroit pour m’assoir en attendant l’ouverture des bars. Au premier que je trouvais ouvert, boulevard St Germain, je m’assis au fond de la salle et commandai un grand café. Je tombais de sommeil. Dans un sursaut pour ne pas m’écrouler, je vis le barman accroché au téléphone qui regardait dans ma direction et qui raccrocha aussitôt quand il me vit me redresser. Convaincu qu’il venait d’appeler la police, je sortis de suite. Je n’avais rien à me reprocher mais je ne voyais pas comment j’aurais pu justifier ma présence à cette heure, en ces lieux, en cet état.

Un autre soir, en juin je crois, après une journée de manifestations, je voulais regagner le quartier où je logeais. Il était très tard, les rues du quartier latin étaient presque désertes. En débouchant sur la rue Saint Jacques, j’ai été stupéfait de voir, de l’autre côté de la rue d’où je venais, trois individus, la trentaine, qui avec un marteau brisaient d’un coup sec une vitre à la portière-avant des voitures stationnées, l’ouvraient, libéraient le frein, poussaient un peu la voiture... et comme la rue était en pente, les voitures s’écrasaient un plus bas les unes sur les autres  en travers de la rue des Écoles. Dès que je les vis, il me virent aussi, s’immobilisèrent, se regardèrent en suspendant leurs gestes… J’ai immédiatement pensé, à leur allure, à leur façon de faire très méthodique en silence et avec une grande dextérité que c’était des flics. J’ai eu quelques microsecondes d’hésitation me forçant de ne rien laisser paraître de ma stupéfaction et de mes doutes. Si je faisais demi-tour et fuyais, ils m’auraient poursuivi et sans doute rattrapé, ils n’avaient que la rue à traverser et à trois contre un j’avais peu de chance de leur échapper. J’ai poursuivi ma marche sans rien modifier de mon allure tout en jouant sur un regard et un sourire de complicité, histoire de leur laisser croire que je prenais leur action au premier degré. Ils m’ont regardé un moment sans bouger, j’ai continué à marcher tranquillement, en apparence tout au moins, car au fond de moi j’ai eu très peur, peur qu’ils se ruent sur moi bien sûr, mais surtout peur qu’ils ne profitent de l’aubaine pour me faire endosser leur action. Le bel alibi. La parole de trois policiers, contre un reste de manifestant étudiant seul dans une rue du quartier latin qui n’avait pas grand chose à faire ici à cette heure. Je regardais devant moi comme si de rien n’était, tout en les surveillant du coin de l’œil. Ils sont restés immobiles un moment, ils devaient sans doute beaucoup hésiter sur ce qu’ils devaient faire. Je suis persuadé que la posture que j’ai adoptée a complètement joué sur leur décision. Dès que j’eus dépassé leur niveau, je me sentis un peu soulagé mais prêt à détaler quand même au moindre bruit de pas dans ma direction. Je ne me suis pas retourné, je ne sais pas ce qu’ils ont fait mais je n’ai plus entendu de bruit de vitre cassée ni vu de voiture dévaler la pente...  Le lendemain le “Parisien Libéré” (Le “pourisien libéré” comme disait Mouna) et d’autres journaux s’attardaient une nouvelle fois, photo à l’appui, sur les méfaits des casseurs, ces éléments étrangers venus porter l’anarchie chez nous. J’ai pensé un moment aller relater mon témoignage à quelques journaux de gauche, mais dans cette démesure d’information manipulée, cela me paraissait totalement vain. L’Assemblée avait été dissoute, nous étions en route vers des élections législatives que je boycottais comme tant d’autres, élections où l’on vit l’UDR avec 38% des voix obtenir 294 sièges, la FGDS (socialistes) avec 16 %, 57 sièges tandis que le parti communiste avec 24 % n’obtint que 34 sièges et le PSU avec 4 %  0 siège.

Fin juin je partis pour un chantier du “Service Civil International“ dans le hameau de Kernaou près de Crozon dans le Finistère. Il s’agissait de restaurer le hameau tout entier pour en faire un village de vacances pour l’association “Renouveau”. Lieu magnifique complètement isolé. La rupture avec les rues de mai était totale. Pas vraiment les débats. J’étais dans un autre monde. La fraternité était toujours là mais elle était moins anonyme que celle des rues de mai. Ici elle s’incarnait dans les prénoms de ceux qui venus d’un peu tous les pays devenaient en quelques jours des amis. Je rencontrais durant ces 3 semaines, Marif que je croiserais sur d’autres chantiers et qui m’hébergera souvent dans son minuscule deux pièces sous les toits de la rue Censier (au 49 précisément - je m’en souviens car au deuxième étage habitait un certain Hugues Aufray). J’y rencontrais surtout Anna une anglaise étudiante en art, une amoureuse avec qui je ferai un petit bout de chemin sur les routes d’Europe et en France. Des cheveux longs, un visage angélique, un profil de mannequin, très réservée comme moi. Retour de Bretagne en stop avec elle. Direction Paris, où elle retrouve une amie anglaise avec qui nous passons quelques jours. Par la suite elle partira du côté de l’Allemagne ou des Pays-Bas je ne sais plus, pour rejoindre de la famille en vacances et nous nous retrouverons plus tard à Amsterdam fin août.

De mon côté, comme je l’avais envisagé depuis quelques mois, je décidai d’aller rendre visite à mon copain tchèque Pavel. Il faut dire que depuis que nous nous étions rencontrés en août 1966, non seulement nous nous écrivions régulièrement - le téléphone était très cher à l’époque et le courrier écrit était le moyen encore le plus utilisé - mais les événements qui se produisaient durant le “printemps de Prague“ me passionnaient d’autant plus qu’ils se superposaient à mes propres questionnements sur le communisme, la révolution, mes rapprochements avec l’UEC... Et puis, à l’époque, le cinéma tchèque était particulièrement prisé. J’avais vu tous les films qui faisaient la une des rétrospectives et festivals qui lui était consacrés. Qui n’a pas vu en ces temps “Trains étroitement surveillés”, “Les petites marguerites”… Le cinéma d’animation était lui aussi renommé dont celui de Trnka en particulier. J’étais donc depuis un an totalement immergé par la pensée dans cette ambiance de transformation révolutionnaire et pacifique qui se déroulait à Prague. Mon désir d’y participer ou pour le moins de voir était total. Mai 68 en France s’était rajouté, superposé à ces pensées mais les avait aussi quelque peu brouillées. En France je rencontrais des hauts parleurs tenant de beaux discours sur la classe ouvrière et des beaux parleurs tenant de hauts discours mais totalement coupés du milieu ouvrier dont j’étais issu. En Tchécoslovaquie, la transformation en cours me paraissait plus réelle, moins utopique parce que ceux qui la conduisaient n’étaient précisément pas des petits bourgeois en mal d’émotions fortes. Et puis il y avait en perspective cet espoir extraordinaire d’une société socialiste débarrassée de ses tares et de ses démons.

Vers la fin-juillet je partis donc en stop pour Prague. Avec un exploit à la clé : Paris-Prague en trois voitures. La chance, l’amour, tout me souriait et semblait se dérouler facilement sans contrainte dans une grande liberté de mouvements.

A la sortie de Paris la première voiture qui s'arrêta était conduite par un roumain qui parlait peu le français. Incroyable chance. En échangeant quelques mots je compris qu’il allait du côté de l’est. Tout allait bien donc. Il devait se méfier de moi et me tester un peu avant de me dire bien plus tard qu’il allait même jusqu’à Bucarest. La voiture était poussive et n’avançait pas trop vite. Nous avons roulé deux jours, en mangeant des sandwichs et en dormant dans la voiture, pour aller jusqu’à Nuremberg où il était convenu qu’il me dépose après avoir dévié un petit peu son trajet pour me rendre service. J’ai compris sur la fin du trajet qu’il était diplomate, qu’il se rendait fréquemment à Paris, et achetait à chaque occasion une voiture elle aussi d’occasion et la ramenait en Roumanie. Un petit trafic qui lui rapportait quelque argent. Il s’excusait presque en me faisant comprendre que les diplomates roumains étaient très mal payés. Il m’a déposé devant l’auberge de jeunesse de Nuremberg. Un bâtiment ancien magnifique, un confort inimaginable pour moi et pour l’époque. Le lendemain matin à la sortie de Nuremberg la première voiture qui s’arrête se rend dans une petite ville proche de la frontière tchèque et le conducteur en toute sympathie fait un petit détour pour m’amener jusqu’au poste frontière. Sur la route, en direction de la frontière nous avons côtoyé d’immenses convois militaires américains de l’Otan. Des énormes chars sur des énormes remorques, par centaines et des véhicules de toutes sortes dont certains porteurs de missiles impressionnants. Comme par hasard l’Otan était en grandes manœuvres à la frontière tchèque. Je ne le savais pas et je crois que beaucoup à l’ouest ignoraient aussi l’ampleur de ce déploiement de matériel. S’il y avait peu de risque pour que les forces de l’Otan entrent en Tchécoslovaquie, la pression symbolique en revanche était très forte. Ce fut sans doute un élément de poids dans les arguments de Brejnev pour justifier, un peu plus tard, l’injustifiable. Un petit jeu tactique entre américains et soviétiques qui, les uns comme les autres, voyaient d’un mauvais œil se développer un attrait grandissant pour cette forme nouvelle de socialisme. Aujourd’hui, avec le recul de l’histoire, je suis persuadé que les américains ont délibérément fait monter la pression pour pousser le “Pacte de Varsovie” dans ses retranchements et couper court à une expérience dont l’issue pouvait avoir, pour eux aussi, des conséquences insoupçonnées.

A la frontière je n’attendis que très peu de temps. Un français qui se rendait lui-même à Prague me prit. Nous sommes arrivés à Prague tard le soir et ne voulant déranger personne à cette heure, je fis comme mon conducteur je dormis à l’auberge de jeunesse.

Paris-Prague en trois voitures. Même si le stop marchait bien en ces temps, je tiens ce voyage pour un exploit d’autostoppeur, en tout cas pour ma propre expérience qui m’a fait parcourir des dizaines de milliers de kilomètres en Europe du milieu des années 60 à celui de 70. Il faut dire que ma tenue était relativement correcte en regard des centaines d’autres autostoppeurs croisés sur les routes et qui, en plus d’un barda incroyable avec guitare et matériel de camping, étaient bien souvent dans un état de crasse prodigieux. Je m’arrangeais pour ne pas avoir les cheveux trop longs, la tenue pas trop marquée par un style genre cradingue ou fleuri..  Après une nuit passée dehors sur la route, je me débrouillais toujours pour de me laver un tant soit peu, dans les toilettes d’un café par exemple. A deux, avec une fille, le stop marchait mieux que seul, sans doute plus rassurant. Et puis il fallait trouver les bons emplacements. Aller plutôt au-delà de ceux qui étaient déjà en place aux sorties des villes en ne pas à tout prix se mettre en avant, comme beaucoup le faisait. Aller plus loin en marchant un peu pour trouver un endroit où les voitures puissent s’arrêter, et que le chauffeur ait eu le temps d’être rassuré sur mes intentions, appréciées à la va-vite sur ma dégaine… Je m’arrêtais rarement sur un trajet. Si je voulais me rendre à tel endroit, je continuais sans interruption jusqu’à mon but, en dormant dehors s’il faisait beau ou en faisant du stop la nuit. Certes les conducteurs étaient plus méfiants la nuit, mais ça marchait relativement bien quand-même. J’ai rencontré ainsi “sur la route” des gens très divers. Des bavards et des silencieux, des qui me prenaient pour ne pas s’endormir, des très riches et des gens ordinaires, des artistes et des artisans, rarement des prolos - normal ils étaient au boulot. J’ai souvent été pris par des femmes seules, dont sans doute celles dont les maris prolos étaient au boulot et entrepris bien des fois par des homos.

A Prague mon copain Pavel habitait le merveilleux quartier historique central de la vieille ville (Stare Mesto). Son père était un communiste de la première heure, c'est-à-dire d’avant 1948, qui ont lutté pour cela et non de ces opportunistes ultérieurs qui n’étaient communistes que pour accéder aux fonctions et avantages réservés. Sa mère aussi je crois. Une sœur plus âgée, une autre plus jeune. Une famille adorable très ouverte, tous très gentils. En peu de temps j’étais comme chez moi en toute sympathie. Pavel parlait assez bien le français. Il traduisait en permanence tout ce que ce qui se disait. Ses sœurs parlaient un peu anglais et nous nous comprenions relativement dans ces échanges indirects. Toute la famille était dans la mouvance du printemps de Prague mais avec des nuances. Le père, la mère et la sœur ainée exprimaient parfois une méfiance interrogative. Pavel et sa sœur cadette était dans la fougue et l’enthousiasme du changement. Les discussions étaient continues et omniprésentes dedans, dehors, dans la cour comme dans la rue, aux croisements comme dans les théâtres. Des débats sans invective dans la bonne humeur, dans l’écoute réciproque,... J’étais fasciné, même si je ne comprenais pas tout. Pavel était tellement impliqué dans ces échanges qu’il n’avait pas le temps de tout traduire ni de me faire comprendre en peu de temps les nuances d’une histoire qui leur était propre et que je n’avais pas vécue. (Il se retrouvera quelques mois plus tard dans le petit groupe d’étudiants et d’artistes avec Vaclav Havel.)

Ces discussions me captivaient parce qu’elles portaient sur mes propres interrogations mais aussi parce qu’elles étaient radicalement différentes de ce que j’avais connu en mai en France. Avec ce qui se passait ici j’ai pu sentir et mesurer à quel point les formes de l’expression s’alimentent et se construisent sur les fondements des appartenances sociales et culturelles. C’est toute la nuance du qui parle et pour qui (je découvrirai Bourdieu plus tard et de toute façon il n’avait pas encore écrit “Ce que parler veut dire”).

A la Sorbonne, à l’Odéon les débats me passionnaient mais ils étaient davantage portés par la rhétorique, la démonstration. La forme importait beaucoup et on était souvent dans le jeu du contre. Un orateur prenait la parole pour montrer à quel point celui qui le précédait était “politiquement incorrect“ ou n’avait rien compris à l’histoire et le suivant à son tour repartait sur un contre, comme une balle de ping-pong, comme s’il fallait qu’au bout, il y eut un gagnant, celui qui beau parleur ferait - croyait il - l’admiration des unes et des autres. Et si les échanges s’éternisaient c’est bien souvent à ces jeux de rhêteurs qu’on les devait. En dehors des équilibres oratoires les invectives fusaient, avec parfois une certaine violence dans les propos qui pouvaient se comprendre alors par la fougue révolutionnaire, mais qui avec le recul d’aujourd’hui me paraissent d’avantage refléter les rapports de pouvoir entre groupes, entre individus… Contrairement à ce que certains ont pu dire (comme M. de Certeau), en mai, on n’a pas pris la parole comme on a pris la Bastille en 1789. La prise de parole comportait le risque d’être contré, démoli, de se voir “clouer le bec“, il fallait être bien armé pour oser intervenir face à ceux qui avaient la parole aguerrie aux joutes oratoires. La plupart de ceux qui étaient là dans ces grands moments de débats, ne pouvaient être, comme moi, que dans des rôles d’auditeurs (de spectateurs) à approuver ou désapprouver. Un beau paradoxe dans la critique de la société du spectacle.

Contrairement aux apparences, mai 68 en France n’a pas aboli ne serait-ce qu’un court instant dans l’histoire, les comportements de classe. Il n’aura fait qu’en donner l’illusion pour asseoir davantage encore les enfants de la bourgeoisie dans leur rôle dominant, dont le langage aura été à la fois la cause et le moyen de cette domination.

Ici, en août, à Prague, dans l’ambiance de son printemps, rien de tout cela. Les discussions portaient sur le réel, sur comment faire ensemble pour changer ceci ou cela. Comment concilier socialisme et démocratie. Comment disposer d’une presse et d’une information libres sans qu'un groupe ne s’approprie pour lui seul cette liberté. S’ils enviaient certains aspects des pays capitalistes, notamment la consommation et la liberté de voyager, ils en connaissaient très bien en revanche les travers. Ils manifestaient dans leurs propos une conscience extrêmement grande de la cause commune. La fraternité, la chaleur humaine était partout. Je me souviens de ces trois flics, deux hommes et une femme, assis sur le capot de leur voiture de police en train de fumer et de discuter avec des passants, nous offrir des cigarettes et nous inviter à se joindre au débat. Moi qui avais connu les fuites éperdues devant la charge des CRS, je n’imaginais pas qu’une telle situation puisse avoir eu lieu chez nous.

Et puis Prague c’était l’enchantement des rues, des ruelles, des passages cachés, de l’architecture baroque, des couleurs ocrées et des dizaines de clochers, tout ce que me faisait découvrir Pavel qui aimait profondément sa ville, ses coins et ses recoins. On pouvait se rendre presque partout dans le vieux Prague sans marcher dans la rue, juste en traversant les cours, les passages fermés, des méandres infinis que seuls les habitants du quartier peuvent connaître. On s’imaginait alors les pas de ceux qui avaient précédé les nôtres les Kafka, Dvorak, Rilke.., et tous les musiciens, écrivains et artistes du monde entier qui un jour étaient venus trainer leurs savates par ici.

Prague en ce mois d’août était la capitale de ma Bohème.

Je découvrais la “Lanterna magika” le théâtre d’ombre et de lumière de Joseph Svoboda. Un mélange de théâtre, de danse, de mime, de projection d’image, de jeux de lumières. J’étais fasciné par toute cette créativité d’une grande beauté, d’une grande sensibilité.

Nous finissions les journées dans les cafés-brasseries à boire de la Pilsen. La consommation de bière se mesurait alors par des marques au crayon sur la chope. Après quatre marques la cinquième se faisait en travers. C’était plus facile pour compter les dizaines. On payait le tout en partant. Un soir dans un café juste à côté du Pont Charles, Pavel nous avait raconté les déboires qu’il avait avec sa petite amie du moment. Il y avait avec nous un autre de ses amis et après quelques heures et beaucoup de marques sur les chopes, nos esprits embrouillés nous ont conduit à penser que la seule façon de reconquérir la belle était d’aller au milieu de la nuit lui chanter une petite sérénade, convaincus qu’elle ne pourrait certainement pas résister à nos chants mélodieux. Nous sommes sortis en titubant, nous avons traversé le pont Charles complètement désert en chantant comme des veaux. L’éclairage était en panne comme toujours, mais la lune était là en remplacement. Nous nous sommes retrouvés devant la maison de la belle dans une rue dont j’ai oublié le nom, mais je me souviens quand même qu’elle était en n’était pas loin de celle où avait habité Kafka, proche de la Vltava. C’était magique et complètement surréaliste. Le lieu, notre euphorie, et toutes les silhouettes des statues du Pont Charles dans la lumière de la nuit avec au-dessus de nous et au loin le château de Prague, sans un seul passant, sans une seule voiture, sans un seul bruit en dehors de notre chahut. Il devait être deux heures du matin. Sous la fenêtre nous avons sorti tout notre répertoire commun et pas seulement notre répertoire d’ailleurs car la consommation inconsidérée de bière doit aussi trouver une sortie.

Mais il faut croire que la belle n’a pas été sensible à la mélodie car le fenêtre est restée close.

Nous sommes repartis penauds, et avec ce qui, dans notre état, nous restait de clairvoyance nous nous sommes dit, comme une relique d’espoir, que sans doute elle était absente sinon elle aurait ouvert sa fenêtre ne serait-ce que pour nous balancer un seau d’eau.

Un autre épisode dont j’ai gardé fortement le souvenir est advenu le jour où avec Pavel et son ami nous avons pris le train pour aller visiter un château féodal assez typique à quelques dizaines de kilomètres de Prague. J’en ai oublié le nom et le lieu précis. Je me souviens quand même que sur le trajet j’ai aperçu des maisons semblables à celles du quartier de mon enfance. J’ai demandé à Pavel s’il y avait des mines dans les environs. Il me répondit par l’affirmative et tout étonné me demanda comment je pouvais savoir cela. Je n’en savais rien c’était juste une ressemblance qui m’avait sauté aux yeux. Maisons sur deux étages, avec des appartements de deux pièces chacun. Au rez-de-chaussée une cuisine qui donne sur la rue et une chambre qui donne sur la façade arrière. Un escalier extérieur en travers du pignon qui débouche sur un balcon qui occupe toute la longueur de la façade arrière pour desservir les logements du premier étage. Ceux-ci sont inversés par rapport à ceux du dessous. La cuisine est côté balcon à l’arrière et la chambre en façade côté rue. Il n’y a pas de couloir dans les appartements. On entre par la cuisine que l’on traverse pour aller dans la chambre. Pas de salle d’eau. Il y a des WC communs, un en haut et un en bas. Des murs en meulière ou en pisé. Un encadrement des portes et fenêtres en brique. La longueur du bâtiment est variable. Cela va de deux appartements côte à côte jusqu’à six… huit… voire plus parfois. Mes grands parents, mes oncles et tantes habitaient des logements ouvriers comme ça, typiques des pays miniers.

Le château était situé sur un piton rocheux. Pour y accéder, il fallait depuis la petite gare proche marcher un peu puis suivre un petit chemin escarpé qui devenait de plus en plus pentu en se rapprochant du but. Passé la grande porte d’entrée, anciennement à pont-levis, on trouvait là marchands de souvenirs, buvette et restaurant. Il était déjà tard nous avions faim et les amis décident de s’installer en terrasse pour manger. Quand vient le moment de payer, mes deux compères se mettent à discuter à voix basse. Ils me font signe de les suivre. Nous nous levons et partons calmement en direction de l’intérieur du château. Je comprend après coup qu’ils avaient, comme ça, décidé de partir sans payer. Il y avait beaucoup de touristes, notre départ calme et discret est passé inaperçu. Pas de problème donc. Mais quelques instants plus tard je les vois inquiets et à nouveau repartis dans des discussions à voix basse... ils venaient de prendre conscience qu’il n’y avait pas d’autres voies pour le retour que de repasser par la terrasse où nous avions mangé ! C’est ça la spontanéité on fait l’impasse sur les conséquences et comme impasse il y en avait une jolie devant nous. Nous n’avons pas suivi grand chose de la visite guidée. Notre seule préoccupation était de trouver une issue à cette situation sans issue. Impossible de repasser par le même chemin nous serions reconnus et même si en cet été il soufflait ici un vent de liberté, les délits de ce type, genre comportement social déviant, étaient assez réprimés surtout avec un étranger. Après l’analyse concrète d’une situation concrète, comme la maxime du marxisme nous y invitait, nous primes la décision de nous laisser enfermer dans une des salles où nous avions repéré la possibilité d’ouvrir une des fenêtres. Ce fut assez facile et le guide ne s’est aperçu de rien. Nous avons ainsi attendu bien planqués la fermeture pour que le château se vide de ses touristes et de ses guides. Le soubassement de la fenêtre était très haut et dans nos repérages nous n’avions pas pu voir l’extérieur, et donc nous n’avions pas imaginé un instant que cette fenêtre donnait sur le côté le plus à pic du site et, horreur, que le sol était loin en dessous. Un château-fort reste un château-fort avec ses hauts murs et ses portes bien verrouillées. Nous n’avions plus le choix. Ne trouvant pas dans la pièce de corde ou de drap pour faire comme dans les films, nous avons sauté en comptant sur la grande densité de buissons pour amortir la chute. Toute la fin du parcours a été dans la même galère, trouver un passage à travers les ronces, les épineux et en évitant de se casser la figure sur les rochers en aplomb. Arrivés en bas, épuisés, les mains en sang, le visage et les jambes pleines d’écorchures et les habits pas mal déchirés, nous nous inquiétions encore que notre apparence ne nous fasse repérer et ne nous trahisse.

Ce n’est que dans le train du retour que nous avons ressenti le grand plaisir de s’en être sortis.

Je serais resté plus longtemps à Prague si je n’avais pas promis à Anna de la retrouver. Je me sentais vraiment chez moi ici. Pavel m’avait sans peine fait aimer sa ville, son quartier et les passages entre cours et ruelles avaient de moins en moins de secrets pour moi.

Pavel viendrait en France, je retournerais à Prague persuadé que le printemps que j’avais de mes yeux vu continuerait au delà d’août, au delà de toutes les saisons à venir, que ce qui était en marche ici c’était le mouvement inexorable de l’histoire, du progrès de l’humanité, qu’une immense liberté n’était pas incompatible avec la propriété collective, que l’on pouvait vivre en société sans conflit de classe, en toute harmonie, sans voir dans l’autre le concurrent qui chercherait à vous dominer.

Le stop marchait bien aussi en Tchécoslovaquie, je suis donc reparti plein de bonheur au plus profond de moi.

Le contraste avec l’Allemagne de l’Ouest était rude. Tant dans le décor, que dans le comportement des gens. Tout semblait devenu gris, terne et d’une tristesse infinie. Dans les voitures qui me prenaient en stop, je me recroquevillais dans un mutisme total. Cela m’arrangeait finalement de ne pas parler l’allemand. Cela justifiait un silence qui permettait à mes pensées de se balader encore quelque part là-bas.

Un matin toutefois par la radio d’une voiture et les paroles surexcitées du conducteur j’ai compris qu’il se passait quelque chose d’important. On était le 21 août. Les “camarades” des “pays frères” venaient d’entrer en Tchécoslovaquie. Je n’ai pas ouvert la bouche, je ne pouvais pas et cela n’aurait servi à rien. J’ai attendu que le conducteur me dépose quelque part pour m’effondrer sur moi-même et pleurer tout ce que j’avais à pleurer.

J’ai retrouvé Anna à Amsterdam. J’étais dans un état mélancolique très grand. Infiniment heureux et infiniment malheureux. J’aurais voulu être là-bas et en même temps j’étais content d’être ici avec elle. J’imaginais ce que Pavel devait vivre et ressentir. Nous ne savions pas alors l’issue des événements et tout espoir n’était pas encore perdu. J’étais dans l’impossibilité de détacher mes souvenirs tous proches du moment présent, ni d’exprimer tous ces sentiments contradictoires qui se bousculaient dans ma tête. Amsterdam s’est passé dans la tendresse et le silence. Nous sommes restés peu de temps. Anna devait rentrer à Londres pour ses études. Elle est repartie par bateau et moi j’ai repris le stop pour Paris.

A Paris je devais retrouver Petr, un autre copain tchèque qui était revenu en France cet été-là. C’était un ami de Pavel. J’avais rencontré Pavel en 1966 sur un chantier international de “Jeunesse et Reconstruction”, nous faisions alors des fouilles archéologiques. Pavel et Petr étaient venus à Paris en 1967. Ils avaient logé dans le petit hôtel de la rue de l’Ancienne Comédie où j’occupais alors une minuscule chambre sous les toits. J’avais oublié de leur signaler que le patron de l’hôtel était un homosexuel particulièrement entreprenant. Voyant un couple de garçons occuper la même chambre avec un seul grand lit, il en avait tiré des conclusions hâtives. La première nuit aura consisté pour mes amis à repousser les assauts insistants du Monsieur. Ils n’osaient pas le jeter dehors, vu que c’était le patron de l’hôtel et qu’ils s’inquiétaient par ailleurs des conséquences vis-à-vis de moi.

Fin août à Paris, Petr m’attendait. Il voulait des nouvelles de Prague, de Pavel. Lui le tchèque qui se trouvait en France lors des événements voulait m’entendre, moi l’ami français qui m’étais trouvé en Tchécoslovaquie avec l’autre copain juste avant les événements. Nous formions depuis quelques temps un trio de bons copains. Il y avait en effet quelque chose de commun qui nous reliait, dans nos désirs, nos façons d’être, de prendre la vie, notre insouciance... Nous avions tous trois fait des études d’électricité et nous étions tous trois en recherche d’un autre devenir, dans des rêves et des désirs semblables. Petr était désemparé. Il ne savait pas ce qu’il devait faire. Rester, rentrer, attendre... A Paris il devait y avoir une trentaine de jeunes tchèques dans sa situation. La plupart d’entre eux étaient venus en France comme participants à de chantiers internationaux - c’était le genre d’échanges que les autorités des pays de l’est autorisaient volontiers - et comme Petr, chacun d’eux était dans l’expectative ne sachant que faire. Je me joignis au groupe. Les évènements tchèques avaient par ailleurs réveillé en France le ban et l’arrière-ban des anticommunistes de tout poil. Ils s’agitaient beaucoup sur Paris ne trouvant pas d’autres moyens pour agir pour l’instant que de venir en aide aux pauvres tchèques “coincés” à Paris.  Il s’agissait surtout pour la droite française, après le coup de frayeur de mai, de faire une grande démonstration politique. J’ai vécu avec le groupe des tchèques plusieurs jours, complètement mêlé à eux. Petr m’avait présenté à quelques-uns de ses compatriotes en qui il avait toute confiance. Nous avions convenus pour que je puisse rester avec eux que je me fasse passer pour un tchèque. Question conversation, je devais rester mutique, ce qui était totalement dans ma nature à l’époque, et Petr ferait semblant de me traduire. C’était complètement fou et totalement décalé par rapport à la situation dramatique que nous vivions mais bien dans l’esprit tchèque. Un humour froid dans des situations chaudes. C’est peut être cette capacité à prendre de la distance par la plaisanterie sur les moments les plus sérieux qui me faisait apprécier mes amis.

C’est ainsi que j’ai bénéficié des distributions de vêtements collectés par les dames patronnesses pour ces pauvres tchèques qui n’avaient plus de patrie, de livres donnés gratuitement par je ne sais plus quelle organisation de russes blancs...

Un soir, un grand gala de soutien avait été organisé dans un cinéma du boulevard de Clichy. Un film tchèque devait être projeté “Trains étroitement surveillés” il me semble mais je n’en suis plus sûr. Les places étaient vendues très chères au profit de l’aide aux “réfugiés”. La confusion sur les mots, les buts et les visées était totale. Nous sommes arrivés bien avant l’heure. Dehors l’armée française avait installé trois gigantesques projecteurs qui dirigeaient leur faisceaux vers le ciel. Un bleu, un blanc et un rouge les couleurs du drapeau tchèque, mais le clin d’œil à la France n’était pas fortuit je suppose. Ce pouvoir UDR qui avait eu si peur du rouge trois mois auparavant et qui fin mai défilait triomphant en bleu blanc rouge sur les Champs Elysées tenait là une revanche pour le moins symbolique à ses yeux. Au fur et à mesure que l’heure approchait nous avons vu arriver les limousines, les voitures avec chauffeurs, les robes longues et les queues de pie, les gants blancs... Le tout-Paris de la Haute venait manifester son soutien aux victimes du communisme. Dans le hall d’entrée nous étions une quinzaine de jeunes “tchèques” en jean’s, pull et baskets. Le terrible contraste. Je jouais les prostrés pour éviter de m’exprimer et risquer de trahir ma nationalité, mais il y avait peu de risque car dans le hall les groupes ne se mélangeaient pas trop, faut pas pousser quand même… les gueux restent des gueux ! Toutefois, quelques bourgeoises plus enhardies venaient risquer quelques échanges avec nous. Des propos d’une incroyable niaiserie. Je faisais celui qui ne comprenait rien et Petr, que je ne lâchais pas d’une semelle, me traduisait en tchèque. En retour, je manifestais par gestes tout mon dépit et je marmonnais en tchèque quelques mots ou expressions ainsi que la série de jurons que j’avais appris là-bas. Petr retraduisait en français. C’était pathétique à pleurer et tellement drôle en même temps. Quel décalage ! Des mondes tellement différents, des préoccupations et des attentes tellement opposées.

Seul le désespoir était de notre côté.

A l’intérieur de la salle de cinéma, la première rangée centrale était réservée à la crème de la hiérarchie officielle, c'est-à-dire la plus adipeuse. Les deuxième et troisième rangées étaient pour nous, les tchèques faméliques. Derrière nous et sur les côtés, le reste du gratin. Les tchèques n’étaient pas dupes de toute cette mascarade. Ils avaient vite compris le jeu de récupération dans lequel on cherchait à les situer. Victimes là-bas, marionnettes ici ! C'était sans compter sur leur incroyable capacité à tourner en dérision des moments comme celui-là. Connaissant le film par cœur, ils s’étaient discrètement mis d’accord pour rire lorsque les scènes n’étaient pas drôles et garder le silence sur les scènes comiques. Tout l’humour tchèque dans le feu de l’action. Le film était sous-titré en français, et moi évidemment j’étais au diapason de leur comportement. Lorsque les premiers rires commencèrent on a senti chez nos bienfaiteurs poindre une certaine incompréhension. Puis l’incompréhension se transforma en gêne quand ils comprirent que ce qu’ils croyaient n’être qu’une simple erreur de sous titrage se reproduirait tout au long du film. Les tchèques pris au propre jeu de leur gag et de ses effets se mirent à amplifier fortement leurs rires sans retenue. Les personnalités du premier rang se retournaient et dans un sourire mièvre essayaient de nous montrer leur sympathie mais en même temps nous faire comprendre d’être moins bruyants. Les personnes derrière nous nous tapotaient sur l’épaule et tout gentiment et à voix très basse nous susurraient des “chuuut…” désespérés... La gêne se transforma en énervement. On devint insupportables, mais ils étaient bien obligés de nous supporter vu que nous étions les victimes et qu’on ne pouvait quand même pas nous expulser. Nous nous tordions de rire de la situation elle-même, comme si une fois l’effet amorcé il s’entretenait de lui-même. Je n’ai jamais vécu des moments aussi intenses où le tragique et le comique étaient mélangés de façon aussi complexe. Le propre jeu de la bourgeoisie tourné en dérision et là-bas Pavel. Nous aurions bien voulu être avec lui. Nous aurions bien aimé qu’il soit ici avec nous. Il aurait ri avec nous comme nous. Mais lui était face aux chars soviétiques. Nous nous n’étions que face à nous-même dans une même errance.

Le lendemain nous étions tous invités dans un restaurant du boulevard de Clichy. C’était le député UDR du coin entouré de quelques huiles qui régalait. Autour d’une table toute en longueur nous nous sommes retrouvés une trentaine peut être. J’étais évidemment à côté de Petr et les circonstances ont fait que nous nous sommes retrouvés presque en face du dit député. Je me cantonnais dans le même rôle, écoutant et ne disant mot. J’aurais tellement aimé avoir un magnétophone pour enregistrer toutes les inepties que j’ai pu entendre. Je brulais d’envie de répondre. Quand le Monsieur demandait à Petr des renseignements sur moi, Petr improvisait, et justifiait mon silence par une profonde déprime qui me coupait du monde extérieur.  En même temps il s’amusait à jouer sur des ambiguïtés et des sous-entendus comiques sachant que je ne pouvais ni répondre ni sourire.

Deux jours après de ce double jeu (et double je), nous sommes partis. Petr était lassé de ces apitoiements dégoulinant d’intentions cachées. Et puis dans le groupe de tchèques la suspicion s’était installée. Certains en soupçonnaient d’autres d’être des agents infiltrés des services de renseignements tchèques ou soviétiques.

Pour l’histoire : Petr restera en France. Il rencontrera dans ce groupe celle qui deviendra sa femme. Durant l’année scolaire 68-69, tous les jeunes tchèques qui avaient refusé de rentrer seront accueillis à la cité universitaire de Toulouse. Hébergés, nourris, avec une bourse et des cours de français. A la rentrée scolaire suivante, c'est-à-dire quand l’actualité ne pointait plus sur la Tchécoslovaquie, toute aide a été supprimée. Plus de logement, de repas ni de bourse. Rien ! Le délai de tolérance fixé par les nouvelles autorités tchèques pour rentrer au pays était dépassé. Petr et Ivanna ont erré dans le sud de la France, trouvé des petits boulots et galéré durant des années avant de trouver une certaine stabilité

En septembre, je retournai dans les Landes sur un chantier de fouilles de “Jeunesse et Reconstruction” sous la direction du professeur Arembourou. Nous avons dans un premier temps poursuivi des fouilles préhistoriques à Sordes l’Abbaye au pied d’une grotte qui avait servi de refuges à nos lointains ancêtres. Je connaissais déjà Sordes l’Abbaye pour y avoir fouillé un site gallo-romain deux ans auparavant et c’était là que j’avais connu Pavel. Ici il s’agissait avec des grattoirs minuscules, des brosses et des pinceaux, de dégager, inventorier et comptabiliser tous les fragments que l’on trouvait dans ce qui avait été en quelque sorte une décharge pour les habitants de la caverne. La fouille commencée plusieurs années auparavant s’étalait sur une toute petite surface et nous “descendions” que de quelques millimètres par jour. Chaque éclat provenant de la taille de pierre, chaque débris d’os ou de dents d’animaux était photographié, numéroté, les coordonnées de son emplacement soigneusement notées... car en fouillant on détruit tout autant qu’on révèle. Paradoxe de l’histoire qui se construit par la destruction de ce qu’il en reste.

Nous avons aussi fouillé plus sommairement un tumulus à Hostens. Les tumulus sont des nécropoles datant de l’âge de fer ou du bronze. Ils étaient très nombreux sur la région des Landes.  Ils apparaissaient comme des dômes ou grands monticules au milieu des champs. Le problème était qu’avec le développement du machinisme agricole, les cultivateurs nivelaient leurs parcelles dès qu’ils le pouvaient, en détruisant ces amas de pierres et de terre qui les gênaient. Et les “Affaires Culturelles” ou les Universités n’avaient pas les moyens d’acquérir les emplacements. Il fallait toute une pédagogie et un démarchage bénévole de la part des archéologues pour convaincre les agriculteurs de ne pas y toucher. Mais parfois cela ne suffisait pas. C’est ainsi qu’informés de la destruction prochaine de plusieurs tumulus nous avons, en urgence et en toute hâte, mis à jour un de ceux-ci.

La Tchécoslovaquie, Pavel, Petr et Anna me semblaient bien loin. L’ambiance du nouveau groupe, les amitiés nouvelles, les débats qui occupaient nos soirées autour d’un feu de camp, les rencontres avec les gens du village et les fouilles qui nous passionnaient, tout cela me faisait presque oublier ce passé tout proche qui m’avait profondément marqué.

Mai, Paris, Prague... une histoire à toute vitesse, profondément bouleversante et me voila ici en train de remonter les millénaires en toute quiétude. Un grand écart dans l’histoire, un grand écart dans mes pensées.

Début octobre, je regagnais l’INSA de Lyon. Je suis sans doute arrivé après la date officielle car je me souviens que les copains de l’UEC s’étaient déjà retrouvés et qu’ils m’attendaient impatiemment. On ne s’était pas revus depuis la mi-mai, alors après mes épisodes parisiens et praguois, ils attendaient beaucoup de mes témoignages. Je croulais sous les questions mais politiquement, je ne leur apprenais pas grand chose de plus que ce qu’ils savaient déjà... seulement des détails, des anecdotes. Je restais très discret sur mes relations amicales et amoureuses, par pudeur sans doute, mais surtout parce que l’intensité des sentiments que j’avais pu vivre était pour moi impossible à traduire. J’avais une sensibilité à fleur de peau, cause ou conséquence, je ne sais pas, d’une certaine timidité et je pensais qu’il était impossible de partager des émotions vécues avec une telle intensité. Egoïsme narcissique ou refuge protecteur, je me contentais donc d’évoquer des faits et seulement quelques sentiments parmi les plus convenus.

Passés quelques jours en multiples discussions je me demandais ce que je faisais ici. Le voyage, l’aventure, les rencontres, je me voyais mal continuer comme avant. Je ne m’imaginais absolument pas comme ingénieur au service d’une entreprise. L’année où j’avais travaillé en bureau d’études à Colombes, chez Ericsson, m’avait fait découvrir toute l’hypocrisie de ces intermédiaires qui jouent les chefs ou les parvenus d’un côté et qui se plient à toutes les exigences de leurs supérieurs pour gagner quelques grades, de l’autre. L’idée même de supérieur, d’autorité, de petits chefs ou de grands chefs semblait totalement anachronique pour moi, après le printemps des idées libertaires à Paris et le printemps du socialisme à Prague.

Et puis les économies de mes salaires passés me permettaient de tenir quelques mois pas plus et je ne comptais pas demander à mes parents une aide quelconque pour poursuivre après. Mon père qui avait alors 57 ans, et pour qui j’avais beaucoup d’estime, avait dû retrouver du travail en aciérie après avoir été licencié des mines suite à la fermeture de la sienne. Après avoir été mineur de fond, enseveli par un éboulement avec fracture du crâne (il en avait gardé des vertiges), déclassé à la lampisterie à la suite de cet accident, remercié parce qu’il fallait fermer les mines quand bien même il y avait encore du charbon, mon père en était réduit à faire de l’entretien en usine. C'est-à-dire, balayer, nettoyer, dépanner... un travail de subalterne, un travail à tout faire, épuisant et totalement dégradant après toute une vie où il s’était si fortement impliqué dans son travail, dans le syndicalisme, dans la politique... Lui qui avait été, en tant que tête de liste du MRP, le premier adjoint du ministre et maire Claudius Petit, qui avait côtoyé pas mal de députés et de sénateurs, il se retrouvait là en fin de carrière, fatigué et contraint, sept années encore, de faire le manœuvre, pour boucler les années de cotisations qui lui manquaient. Parmi les politiciens hauts placés qui avaient bien profité de lui, personne ne lui est venu en aide, ne serait-ce que pour lui trouver une place assise quelque part, en bureau peut être, lui qui en tant que premier adjoint d’une commune de 25000 habitants se débrouillait très bien dans la gestion, dans l’écriture, dans les interventions et négociations… Il avait été l’adjoint en charge du service des eaux et des pompiers et à ce titre il avait pour la municipalité instruit et suivi beaucoup de dossiers importants : construction d’un barrage, d’une station d’épuration, réseaux de distribution, caserne de pompiers… Rien, pas l’ombre d’une reconnaissance à son égard alors qu’il avait consacré bénévolement une grande partie de sa vie au service des autres, à la solidarité. Son cœur lâchera trois ans après le début de sa retraite en ayant été, dans ce cours laps de temps, président des retraités mineurs CFDT de la Loire.

Dans ce contexte, où les questions de classe étaient au cœur de tous les débats, j’avais résolument choisi mon camp, tant par raison que par affectivité. Je faisais donc le choix délibéré de ne pas devenir un ingénieur au service des exploiteurs. Ce qui, paradoxe encore, désolera mon père quand il l’apprendra quelques mois après. Pour l’heure je ne me faisais pas trop de soucis sur mon devenir lointain, je verrais bien. En attendant je comptais vivre sans contrainte, au gré de la vie, et surtout en adéquation avec mes pensées. Commenceront cinq années d’errance, d’objection de conscience, de route - j’étais imprégné de la poésie de Ginsberg le chantre de la beat generation, tout comme quelques années avant je l’avais été avec celle d’Essénine le chantre de la révolution d’octobre -, de chantiers de jeunesse, et d’amours libres, c’était l’époque aussi.

En attendant, j’avais un logement étudiant et les tickets resto-U pas chers.  

Les discussions au sein de l’UEC allaient bon train tandis que l’UNEF avait commencé son fractionnement et son délitement. Nous étions tous assez enthousiasmés par les affiches des murs de mai. Elles ont marqué les esprits par leurs styles, leur liberté de ton, leur simplicité. C’était en rupture totale avec l’affichage politique d’alors qui se fondait pour l’essentiel sur des pavés de textes avec des développements verbeux en caractères de toutes tailles, que personne ne lisait sauf ceux qui étaient déjà convaincus. Dans les affiches de mai il y avait la patte de l’atelier des Beaux-Arts et celle des Arts-Déco de Paris dans lequel les étudiants communistes ont joué un rôle premier, ce qui était un peu l’exception par rapport à l’ensemble du mouvement étudiant. Plus tard, les plus créatifs d’entre eux formeront le collectif Grapus, groupe qui révolutionnera le graphisme et l’affiche dans les années qui suivirent. Le nom de Grapus provenait, par dérision, de la compression de “crapules staliniennes”, surnom que certains gauchistes de l’époque donnaient aux sympathisants et adhérents communistes. Les héritiers de Grapus sont restés longtemps dans mouvance culturelle et sociale de leur art, tels Pierre Bernard avec “L’atelier de création graphique” ou Alex Jordan avec le collectif photographique “Le Bar Floréal” (qui a fermé en 2016) ou encore Gérard Paris-Clavel qui anime le collectif d’arts graphiques “Ne pas plier”, vous savez ceux qui ont édité les affichettes “Rêve Général” qui ont habillé les manifestations contre la réforme des retraites.

J’avais quelque peu fait du dessin, de la peinture et je proposais aux camarades de l’UEC de créer un atelier graphique en s’inspirant du style des murs de mai. Un autre copain de l’UEC, Yann, qui était assez différent de moi mais dans la même situation d’expectative sur son devenir était partant pour s’atteler aussi à cette tâche. On a donc acheté des cadres de sérigraphie, vernis, peinture... je ne sais plus quelle section communiste lyonnaise nous a prêté un local (dans le 7 ème je crois), rien que pour nous, qui est devenu l’atelier de production d’affiches de l’UEC. Yann et moi étions en permanence sur place, tandis que les copains venaient nous donner un coup de main de temps en temps, nous trouver des peintures, du papier... Militants bénévoles, à plein temps et passionnés par ce que nous faisions, nous ne suivions évidement plus les cours, mais les nouvelles modalités de contrôle nous laissaient espérer bénéficier du régime étudiant jusqu’à l’été prochain. Graphiquement nous nous sommes inspirés de dessins existants ou reconfigurés, mais nous avons aussi inventé nos propres formes et styles tout en expérimentant des techniques que nous connaissions peu au départ. Il y avait, par exemple, davantage de couleurs dans nos affiches. Nous sommes allés parfois jusqu’à la quadrichromie. Quel boulot ! A chaque passage il fallait laisser sécher les affiches, sur des étalages, ou suspendues à des fils, puis redessiner un cadre avec de la gomme, vernir et repasser chaque affiche une par une et recommencer pour chaque couleur. Le travail nous importait peu, c’était la satisfaction du résultat qui nous motivait. Neuf mois nous avons tenu, en produisant d’assez grandes quantités d’affiches. L’objectif pour l’UEC était de reconquérir les murs. Ce fut fait. Je ne sais pas si nous y fûmes pour quelques chose, mais l’UEC de l’INSA au cours de cette année a plus que doublé le nombre de ses adhérents. Ce n’est peut être pas notre présence sur les murs qui fut déterminante mais la dynamique et l’enthousiasme qui régnait en son sein. Je n’ai conservé que deux ou trois affiches de cette période, et c’est bien dommage ! Certes nous n’avons pas été les pionniers en la matière, mais quand je vois à quel point les affiches de mai sont recherchées et trouvent encore des admirateurs aujourd’hui, je regrette qu’il ne subsistent des nôtres aucune trace quelque part. Les affiches de mai-juin 68 que j’ai mises en ligne voilà une dizaine d’années déjà recueillent toujours beaucoup de visiteurs. Et les nôtres, les miennes ont disparu, envolées. D’une certaine façon c’était leur destinée, car à l’époque l’idée d’une quelconque collection ne pouvait même pas nous effleurer. Nous vivions le présent et l’avenir ne pouvait être aux conservateurs, fussent-ils d’affiches.

Politiquement, après le coup de Prague (le second, parce que ce qu’on appelle  “Le coup de Prague” date de 1948 quand le parti communiste a pris le pouvoir) j’étais dans une profonde expectative, traversé par des sentiments multiples et contradictoires. Je gardais un profond attachement pour les communistes et l’UEC en particulier. Nos positions étaient assez claires contre l’intervention des pseudos “pays frères”, pour un socialisme démocratique, sur les questions des libertés et sur l’espoir d’un modèle inspiré du printemps de Prague. Bien sûr il y avait toujours quelques anciens pour qui l’Union Soviétique avait toujours raison, mais franchement ils ne représentaient pas grand chose. En revanche, le plus difficile était de faire entendre une critique qui ne se confonde pas avec le déchainement anticommuniste suscité par ce second coup de Prague, et là c’était une autre paire de manche car tout y passait, dans la confusion des histoires et le recyclage des arguments les plus éculés. Les plus virulents étaient parfois ceux-là même qui en cette époque se réclamaient ouvertement de Staline.

Et puis je gardais une fibre libertaire, celle qui m’a fait me retrouver du côté des objecteurs de conscience, du mouvement non-violent, de l’anti-autoritarisme et des mouvements pacifistes qui en ces années là prenaient de nouveaux visages ici, dans le monde et sur les routes. Le col roulé et la jupe vichy cédaient leurs places aux chemises à fleurs et aux jean’s délavés... Les sacs à dos et les guitares en bandoulières détrônaient les cartables en cuir. Dylan et Joan Baez étaient à nos côtés, et on dessinait sur les trottoirs les cris d’espoir d’un futur sans armes.

Pour l’heure je ne voyais pas d’incompatibilité dans ce qui pouvait apparaitre comme des errements ou une dispersion. C’était pour moi une adéquation personnelle entre ce que l’on défend et ce que l’on fait ou ce que l’on en fait. On ne peut pas rêver de pouvoir lorsqu’on refuse soi-même d’être dominé. Et puis tous ces fractionnements idéologiques me semblaient facilement dépassables pour peu que chacun tolère l’autre au moins pour ce qu’il a de commun avec soi.

Durant cet automne 68, la correspondance avec Anna fut régulière et passionnée. Je ne savais pas trop jusqu’où nous irions ensemble. On avait beau avoir écrit sur les murs de mai “les frontières on s’en fout”, dans ma situation la langue et la distance, que ce soit avec l’Angleterre ou avec la Tchécoslovaquie, me pesaient affectivement beaucoup. Aux vacances de Noël nous nous sommes retrouvés dans la neige des Vosges avec un petit groupe d’amis communs que Marif avait rassemblés. Il y avait bien sûr Anna. Elle était très amoureuse, moi aussi d’ailleurs mais avec l’intensité des événements que j’avais vécus en si peu de temps, mon implication politique, mes choix de vie, un décalage dans nos préoccupations profondes s’est installé au fil de nos échanges épistolaires. J’étais branché sur des engagements divers et ce que je n’ai pas su comprendre c’est que la grande romantique qu’elle était ne pouvait pas suivre d’un même pas mes chemins. Ces dernières vacances avec elle auront été un mélange complexe fait du bonheur de s’être retrouvés en même temps que se dessinait le sentiment d’une nécessité de nous séparer.


L’année suivante sera riche en rencontres, en errances, en chantiers de jeunesse… 69, année érotique comme le chanta l’enchanteur…




Juillet 1968 - Kernaou - Finistère



Quelques liens

• La série de 415 affiches de mai-juin 68
Sur la page de garde on trouve différents liens vers les photographies de Jean-Claude Seine, Marc Riboud, Michel Baron, Claude Dityvon ainsi que ceux de l'agence Magnum

• Des photos de Josef Sudek (1896 - 1976)
Ce photographe surnommé le poète de Prague

• Des photos de Josef Koudelka (1938)
Photographe contemporain qui était là à Prague, en aout de cette année 68

• Grapus - Une série de photos réalisées en 2017
à l'exposition qui leur été consacrée au Centre d’Art Contemporain de Thiers

• François Miehe évoque les affiches de 68 à l’origine de Grapus
Vidéo réalisée pour l'exposition - durée 10 mn

• Gérard Paris-Clavel évoque l'esprit de lutte et de partage qui animait Grapus
Vidéo réalisée pour l'exposition - durée 8 mn