Avec environ 11 millions de téléspectateurs aux JT du 20h (*) , l'information télévisée occupe toujours une place importante dans la sphère publique, malgré la présence de bien d'autres chaines et des multiples réseaux internet.
Pour continuer à occuper cette place dominante, les journaux télévisés se sont, au fil des ans, transformés en empruntant, en particulier, aux réseaux sociaux les formes expressives en vogue.
C'est dans ce contexte que les micros-trottoirs sont devenus une forme "obligée" au point d'apparaitre aujourd'hui entre 30 et 50 fois dans un JT de 40 mn.
La place grandissante qu'ils occupent dans la mise forme de l'information télévisée doit nous interroger, car elle est fondée sur une apparence d'une parole donnée au peuple, une arnaque démocratique par excellence.
Les micro-trottoirs sont ces très courts moments d'interviews insérés dans un reportage et constitués par des points de vue anonymes captés au hasard des rues, des lieux, des trottoirs…, points de vues censés être représentatifs d’une certaine opinion publique sur un sujet donné.
Le micro-trottoir, c'est la voix de “Monsieur ou Madame tout-le-monde“ qui nous donne l’illusion d’une participation citoyenne mais qui, de fait, ne sert qu’à valider un contenu tel que les instances d’un discours autorisé en ont décidé.
Devant un journal télévisé, le téléspectateur est placé devant un assemblage composite de fragments audiovisuels, chacun de ceux-ci résultant eux-mêmes de montages, d'arrangements, de choix… faits par des journalistes, des reporters d'image, des éditorialistes, des présentateurs, etc… Le rituel du JT nous a habitué aux formes que prennent ces énoncés audiovisuels à tel point que ces constructions sont rarement questionnées. Nous avons tellement intériorisé ces modèles de représentation que, c'est principalement sur le contenu du “donné à voir et à entendre“ que sont portées les critiques politiques ou idéologiques et rarement sur la forme elle-même de présentation et d'organisation de ces images et de ces sons.
Or, comme dans tout récit audiovisuel, les mises en formes ne sont pas des données immanentes aux outils, aux techniques ou aux sujets traités. Ce sont des caractéristiques construites par l'histoire, et en particulier par l'histoire des industries de la communication.
Ici, non seulement la construction des micro-trottoirs comme tout énoncé informatif contient une part importante de subjectivités, de routines, de choix etc. qui ne reposent sur aucun critère scientifique, sociologique ou autre… mais qui plus est, le “donné à voir et à entendre“, à la différence des autres types d’énoncés, dédouane, a priori, les journalistes des propos tenus… Aucune critique n'est possible puisque cette parole "donnée" apparait sans intermédiaire, sans tricherie, donc supposée plus "vraie" que d'autres propos construits. C'est bien là où se situe le problème, dans l'art de masquer des choix idéologiques et culturels sous l'apparence de l'authenticité.
Le modèle canonique de ces “micro-inclusions“ qui ponctuent plusieurs fois un même court reportage télévisé consiste à aller à la rencontre d’individus captés dans l'entourage de l'événement pour leur demander leur avis sur le sujet concerné par le reportage. Le montage qui en est fait dans la plupart des cas et surtout sur des sujets sensibles, va consister à faire apparaitre : un point de vue favorable, un défavorable, et un neutre… histoire de construire une apparence d’objectivité du reportage, alors qu'il n’en est rien. C’est là tout l’art caractéristique de la “Société du spectacle“ qui cherche à nous faire croire à la “naturalité“ des images et des sons alors qu’ils sont un arrangement délibéré visant à accréditer le discours plus général qui l’englobe.
Dans un micro-trottoir, le lieu, le moment, le contexte, les questions, la méthode du questionnement, etc. sont des éléments déterminants dans les propos recueillis bien qu’ils ne soient jamais explicités comme tels. On ne sait rien non plus du nombre de personnes interrogées, ni de l’étendue des contenus enregistrés, pas plus qu’on ne connaîtra les critères qui ont prévalu à leur sélection, à la mise en avant de ceux-ci, au rejet de ceux-là, etc…
Le micro-trottoir, c’est avant tout une mise en spectacle de la relation avec les téléspectateurs qui ne représente aucunement, comme elle voudrait nous le faire croire, une ouverture sur une expression démocratique. Il s’agit avant tout de modeler une forme qui serait représentative d’une “parole donnée“ à tout un chacun. Illusion qui invite le spectateur à se reconnaître en miroir dans l’autre et à imaginer que sa propre parole pourrait également être entendue. Une spécularité favorisée par l’anonymat de l'interviewé. Mais quelques courts fragments de phrases collés bout à bout ne pourront jamais témoigner d’une parole populaire, de courants de pensée, d’attentes citoyennes…
Dans le contexte général de l’information où les éditocrates et autres leaders des médias mainstream ont, eux, une parole omniprésente et continue, le micro-trottoir en contre-champ infantilise la parole citoyenne, la transforme en bégaiement. C’est le déni même d’une expression populaire.
On peut se demander pourquoi ils subissent si peu de critiques ou de rejets plus grands à leurs égards. La réponse est sans doute à rechercher dans le fait qu'ils n'entrent pas dans les catégories de “désordres de l'information“ reconnus comme tels et qui sont, selon les définitions qu'en a donné le Conseil de l'Europe : « la mésinformation : information fausse qui n’est pas partagée dans l’intention de nuire, la désinformation : information fausse qui est délibérément partagée pour porter préjudice, l’information malveillante : information fondée sur des faits réels, utilisée pour porter préjudice ».
Les micro-trottoirs sont bien pires que ça. Alors que la véracité ou non d’une information ou la manipulation de propos finissent tôt ou tard par être mises à nues, on ne peut, dans le cas des micro-trottoirs, nier l’existence d'une parole incarnée dans ces lambeaux de réel par des personnages bien réels. Ce ne sont jamais des fake-news.
Ce n’est donc pas ce réel qu’il faut dénoncer mais le tripatouillage de sa représentation.
Jean Paul Achard