Formes des luttes et société du spectacle


Guy Debord, dans son ouvrage majeur "La société du spectacle" nous rappelait que le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais "un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images". Derrière la notion de "spectacle" il dénonçait à la fois une illusion qui nous détourne de la vraie vie, mais aussi la dimension spectaculaire du monde marchand.

"Le spectacle est le discours ininterrompu que l'ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux. C'est l'auto-portrait du pouvoir à l'époque de sa gestion totalitaire des conditions d'existence. L'apparence fétichiste de pure objectivité dans les relations spectaculaires cache leur caractère de relation entre hommes et entre classes : une seconde nature paraît dominer notre environnement de ses lois fatales."

Autrement dit, ce ne sont pas les images en elle-mêmes qui posent problème mais le fait qu’elles soient utilisées pour gérer des rapports entre les humains tout en laissant croire à leur “naturalité“, à leur immanence. Dans le grand bain visuel du marché de l’information-communication, les images construisent non seulement une certaine forme de représentation du réel mais de plus, leur éphémerité nous enferme dans une immédiateté qui dissimule tout le reste.

Partant de là, il me semble qu’on ne peut concevoir une lutte pour l’émancipation sans se poser la question des formes dans lesquelles ces luttes s’affichent et des chemins qu’elles empruntent, sans se questionner aussi sur l’insertion des propos, des gestes et des actions qui se déroulent dans ces spectacles, sans s’interroger sur les “mises en scène“, les dispositifs et les scénarios que sous-tendent le spectacle en général et le télévisuel en particulier.

Avec le mouvement des Gilets jaunes, ces questions doivent aussi être posées, d’autant plus qu’avec leur spontanéité généreuse et leur absence d’expérience, ses acteurs se sont retrouvés projetés face aux vieux routiers des médias dominants qui eux étaient en mesure d’en construire un récit spectaculaire.

Si dans la presse de gauche en général, les contributions et analyses politiques et sociologiques ont été riches et nombreuses sur ce mouvement, en revanche l'analyse de son traitement audiovisuel dans les médias dominants porte pour l’essentiel sur les contenus, les invités, les propos tenus, les temps de paroles, les images diffusées, etc. et très peu de choses en outre sur la façon dont les médias audiovisuels ont su insérer ces différents épisodes dans un spectacle général qui les englobait.

Dans la foulée de l’action revendicative, cette globalité spectaculaire échappe totalement à la maitrise de ceux qui lui fournissent les rushes dont elle a besoin.

Et c’est bien là le problème, car il me semble qu’on ne peut dénoncer la politique spectacle ou le spectacle de la politique et dans le même temps s’insérer dans tous ses aspects dès lors que l’occasion est offerte, sans s’interroger un minimum sur cette offre, ses metteurs en scène, ses visées, sa distribution, etc.

Il y a, par exemple, une certaine contradiction à dénoncer un jour les journalistes des médias mainstream et le lendemain à se précipiter à l’invitation du premier plateau TV venu, tout en sachant n’avoir aucun pouvoir sur la séquence audiovisuelle qui en ressortira et encore moins sur la maitrise du scénario global.

De même, il me semble, qu’accepter de passer dans une émission de variété, contribue à faire de la politique un divertissement en cautionnant, à la fois, la marchandisation de la politique et celle du spectacle dans cette société qui sait très bien choisir ses bouffons, ceux qui feront le “buzz“ et qui saura aussi très bien s’en débarrasser, le moment venu.

Dans ce spectacle audiovisuel continu et hyper-fragmenté, tout propos ne vaut que par l’éclat qui le fait distinguer du reste. D’où les petites phrases, les images-choc revues en boucle, les “micro-trottoirs“… tout le récit du sociétal dans ce qu’il a de plus clinquant, de plus éphémère, de plus morcelé, et qui finalement, conduira le citoyen-zappeur à naviguer de chaine en chaine, de post en post, de tweet en tweet, de pub en pub,… pour retrouver quelques bribes d’un petit-peu-de-quelque-chose qui viendra conforter son opinion, bien loin d’une confrontation politique pouvant jeter les bases d’une vraie transformation sociale.

Certains nous expliquent que les formes actuelles de la communication sont ainsi, qu’on ne peut y échapper et que nous devons pour être entendus faire avec, voire même s’en inspirer ! “Il faut être moderne“, “il faut être de son temps“… Des arguments terribles qui confondent l’indispensable appropriation des outils, des techniques, des réseaux… avec les formes dominantes générées par les industries de la communication, et qui finissent même par nous faire intérioriser l’idée de ringardise par opposition à ces formes “obligées“.

Les forces émancipatrices, celles et ceux qui luttent au quotidien, pour plus de droit, plus de liberté, plus d’égalité, plus de sociabilité, plus de fraternité,… ont tout à perdre en participant et en développant ces formes de communication qui par leur nature même considèrent le spectateur comme un individu à pâte molle, manipulable, susceptible d’être façonné (“l’opinion ça se travaille !“) selon les besoins de ceux qui ont la maitrise du scénario, c’est-à-dire en poussant l’analyse jusqu’au bout : les acteurs de la domination idéologique portée par le capital.

On peut donc aujourd’hui, légitimement s’interroger sur les formes qui sont évoquées ou proposées pour répondre aux nombreuses questions soulevées à la suite du mouvement des Gilets jaunes, mais pas seulement, car d’autres questions antérieures ou sous-jacentes doivent aussi êtres questionnées.

Je pense en particulier aux débats sur le populisme (de gauche et de droite), sur un référendum citoyen et ses attributions, sur la représentativité, sur les élections spectacles… Beaucoup de propositions entendues qui se voudraient révolutionnaires s’inscrivent en fait parfaitement dans le cadre et les attendus de ce spectacle généralisé sans finalement remettre en cause les fondements mêmes de la société de classe qui les porte.

Rappelons-nous l’épisode des primaires du PS et de la droite qui se voulaient plus démocratiques que les modalités antérieures de désignation d’un candidat, et qui s’est transformé en un pugilat de spectacle-de-foire avec les résultats que l’on connait.

La lutte contre toutes les aliénations et en premier lieu celles qui nous soumettent aux forces de l’argent doit aussi inventer ses formes originales d’expression, de communication, d’échanges, de partage, de réflexion, de culture… A défaut elle se trouve contrainte d’emprunter les autoroutes bien balisées des industries de la communication.

(A ce sujet, je ne saurais que trop conseiller de lire de ce que d’autres ont su, mieux que moi, si bien dire, comme Jean-Louis Comolli, Gérard Paris-Clavel, Marie-José Mondzain…)

“Les énoncés rebelles qui usent des mêmes formes que le formatage qu’ils dénoncent contribuent à leur façon à renforcer la standardisation de la pensée“.

C’est dans la conclusion d’un texte que j’avais consacré à “l’image formatée“, texte dans lequel j’avais pointé quelques traits marquants des évolutions apparues depuis une vingtaine d’années dans les constructions audiovisuelles (à lire ici)  



Jean Paul Achard - (mars 2019)



En ligne

• Jean-Louis Comolli, Cinéma contre spectacle, 2009, extraits
• Gérard Paris-Clavel, Je lutte des classes, 2009
• Gérard Paris-Clavel, La lutte des signes, 2001
• Guillaume Soulez , L’art déformé ou l’art des formats ? De la tension entre documentaire et format ?, 2013. (pdf)
• Jean-Claude Guillebaud, Comment la télé a formaté le grand reportage, 2014. (pdf)
Formes politiques, politique des formes, “Traverse" revue en ligne de “Film-documentaire“, 2017